dimanche 21 décembre 2014

I - Part 2 - La question du soir

C’est ainsi que le rituel d'installation du camps commença, pendant que Maelle allait chercher le repas du soir, j’installais le camp. J'estimais le coucher du soleil dans moins de 4 mains, ce qui me laissait juste le temps de monter la tente de paroi entre les arbres avant le repas. Comme d’habitude, le repas serait constitué de racines séchées et de fruit rouges. Peut-être Maelle allait-elle aussi ramener un peu de sanglier fumé, ce qui nous permettrait de tenir au moins quelques jours sur place à condition de le conserver enterré dans un sac à l'épreuve des vers.
La première étape pour monter la tente à paroi consistait à choisir les arbres. Un porteur au tronc le plus large possible, un bras de large étant le minimum, accompagné de deux autres arbres servants de stabilisateurs. J’avais trouvé 3 arbres idéalement positionnés qui permettaient aussi d’avoir une vue sur nos compagnons à bois. Le tronc du porteur était suffisamment large mais les premières branches nécessaires au soutien de la tente étaient inaccessibles. En revanche, un autre arbre aux premières branches plus basses pouvait servir d’intermédiaire…
Un membre après l’autre, je gravissais puis sautais d’arbre en arbre jusqu’à arriver sur le porteur. Je grimpais encore quelques mètres sur ce dernier afin de fixer la corde principale autour de son tronc juste au-dessus de deux épaisses branches. Ces deux branches semblaient suffisamment solides pour porter notre poids ainsi que les quelques kilos de la tente et du lit de paroi. Ensuite, il fallait plaquer la tente contre le tronc du porteur en l’attachant aux deux autres arbres sélectionnés.
Le reste de l’installation se déroula sans accroc. Maelle m’avait bien enseignée. Prendre son temps avant chaque geste pour le visualiser dans sa tête, imaginer ce qui pourrait poser problème, prendre une respiration, puis se lancer.
Une fois la tente installée et stabilisée, je prenais le temps d’isoler la tente. La saison des feuilles mortes approchait, je n’avais donc pas beaucoup d’isolant à disposition. Compte tenu des températures de ces derniers jours, nous pouvions nous compléter l'isolation en faisant bruler une bougie dans une boite métallique pour avoir suffisamment de chaleur pour la nuit.
Maelle me semblait prendre plus de temps qu’à l’accoutumée, j’en profitais pour admirer le ballet des cerfs. Les quelques petits n’étaient plus si petits que cela. Ils se battaient entre eux gentiment… Cela devait être ainsi d’avoir une famille. Un père, une mère, un frère ou une sœur. Maelle me racontait souvent son enfance et je me plaisais à imaginer quel rôle j’aurais pu y jouer.

Elle avait ramené quelques morceaux de sangliers fumé. Elle enterra dans un sac ce qui servirait pour les prochains repas, à vue de nez, 3 jours. Le reste constituant le repas du soir. Elle avait aussi apporté quelques fruits rouges.
Nous passâmes le repas sans un mot à observer nos nouveaux compagnons. Une fois les dents nettoyées au bâton, j’avais le droit de poser la question du soir…
" Pourquoi je ne peux pas venir au sel avec toi ? T’as dit que je pourrais le jour où je serais un homme.
- Je ne connais pas ta date de naissance exacte, tout ce que je l’on sait, c’est que je t’ai sauvé du virus il y a 13 ans. Alors disons que tu seras bientôt un homme. Mais dans l’immédiat, il faut que l’un de nous deux se familiarise avec cette harde sinon nous n’aurons rien à saler ! "
Je la regardais avec insistance…
" Tu sais très bien qu’il y a un risque à aller au sel, car cela implique de rencontrer des infectés.
- Mais, je ne comprends pas, comment font-ils pour être infectés et vivants à la fois, c’est ça ce que tu appelles les porteurs sains ?
- Oui, ce sont probablement des porteurs sains. Quoiqu’il en soit, je ne les touche jamais, je ne respire jamais leur air et je me lave toujours intégralement avant de te retrouver. "
Une fois de plus, j’avais touché une corde sensible. Maelle n’aimait pas ce genre de questions. Mais je n’allais pas me plaindre, j’avais le droit à une réponse. Car pendant longtemps, Maelle refusait de répondre sur ces sujets.

Comme souvent, je m’endormais en essayant d’imaginer ce que le monde avait dû être avant. Maelle disait que le monde n’avait plus de frontière, que grâce à des voitures, des bateaux et des avions, les hommes parcouraient de grandes distances en un rien de temps. Je m’imaginais dans un de ces engins parcourir la forêt en un clin d’œil, la survoler comme un oiseau… Dans ce monde, l’information parcourait la planète à la vitesse de la lumière. Les gens passaient plus de temps à dialoguer avec des personnes lointaines que de connaitre celles qui les entouraient directement, que ce soit dans les transports ou dans leur voisinage. Les gens ne chassaient pas, ils avaient un travail, et ce dernier était souvent loin de chez eux, parfois à un jour de marche ou plus. Ce travail consistait souvent à faire circuler de l’information, de la matière et des autres personnes. Pourquoi tant de mouvement ? Pourquoi aller si loin pour travailler ? Pourquoi se nourrir avec des produits venant de l’autre bout du monde quand tout est ici sur place ?
Maelle m’expliquait que beaucoup de survivants à la maladie sont mort car ils ne savaient pas vivre comme nous… Pourtant c’était très simple : camper, chasser, cueillir, conserver la viande pour l’hiver en la fumant ou en la salant. Contempler la nature, apprendre de son environnement direct, s’instruire pendant l’hiver, chasser pendant l’été, préparer la saison suivante pendant l’automne ou le printemps. Tel était notre rythme de vie. Et il y avait tant à découvrir dans cette forêt…


Dans ces grandes conversations sur la vie d’avant, Maelle arrivait toujours à la même conclusion, au-delà de l’information et des hommes, il y avait d’autres choses qui se déplaçaient rapidement sur la planète. La pollution, la violence et surtout…la maladie. Je commençais à imaginer la grande panique de la maladie traversant le globe à toute vitesse mais la fatigue pris le dessus, tant pis, l’histoire se poursuivra dans mes rêves.

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